Luis Solano : Le psychotique, que peut-il attendre de la psychanalyse ?

Anne Béraud : C’est la première fois que l’une de nos conférences a lieu dans une université, c’est une première. En fait je m’aperçois, parce que j’étais à l’accueil, que la plupart des gens sont des habitués. J’avais prévu de présenter le Pont Freudien en pensant que peut-être on aurait des étudiants jamais venus, mais j'ai l’impression qu’à peu près tout le monde est déjà venu au moins une fois. Je vais faire un rappel très rapide pour les quelques nouveaux.
Le Pont Freudien est une association de psychanalyse qui inscrit son travail dans le cadre de la Fondation du Champ Freudien, créée en 1979 par Jacques Lacan et présidée par Judith Miller. Le travail du Pont Freudien a pour finalité de contribuer à la diffusion de la psychanalyse et à son avancée. Ce travail s’adresse à tous les praticiens qui, dans la santé mentale, souhaitent connaître comment la psychanalyse aborde la singularité de chacun et la souffrance qui conduit un sujet à s’adresser à un clinicien dans le privé ou en institution – ou ressource. Il s’adresse à tous ceux qui s’intéressent à la psychanalyse ou aux questions que nous abordons.

Donc vous savez, pour la plupart, que nous organisons des activités depuis 1998 : deux à trois rencontres par année, qui comprennent une conférence telle celle de ce soir, et la rencontre se poursuit avec une fin de semaine de travail à partir du séminaire clinique et du séminaire de lecture, donc à partir de cas cliniques et de textes de Freud et de Lacan. Pour ces rencontres, nous invitons des psychanalystes du monde entier, tous inscrits dans une des écoles de l’Association Mondiale de Psychanalyse. Certains sont venus d’Argentine, du Venezuela, d’Espagne, d’Italie, de Belgique, de Suisse et Luis Solano, lui, vient de France. Vous verrez qu’on trouve tous les accents à Paris.
Le Pont Freudien tient, également à l’UQAM, un séminaire mensuel, ouvert à tous, où nous travaillons les textes de Freud ainsi que ceux de Lacan en vue de préparer les rencontres bis- ou trisannuelles. Nous possédons également une bibliothèque contenant des revues spécialisées de psychanalyse et qui ne demandent qu’à servir; vous trouverez tous les renseignements sur le site Web ou en venant nous les demander, on a pas mal d’ouvrages qui peuvent être empruntés. Vous le voyez à l’entrée, nous avons publié, sous la responsabilité d’Annick Passelande, les actes des dix-huit premières rencontres du Pont Freudien et on travaille au troisième numéro de la revue Ruissellement. Donc je vais déjà vous annoncer, avant de présenter Luis Solano, que notre prochain invité, pour la vingtième rencontre, sera Éric Laurent, psychanalyste éminent, qui sera également le prochain délégué général de l’Association Mondiale de Psychanalyse, et qui nous fera l’honneur de sa venue à Montréal en novembre 2005.
Donc, ce soir, pour la dix-neuvième rencontre, le Pont Freudien est très heureux d’accueillir Luis Solano, psychanalyste et psychiatre à Paris, membre de l’École de la Cause Freudienne et de l’Association Mondiale de Psychanalyse, et membre du Conseil de l’École. Nous le remercions vivement d’avoir accepté notre invitation à travailler à Montréal. Ce soir, Luis Solano traitera de la psychose, du travail possible d’un psychotique avec un psychanalyste. Le titre de sa conférence est : « Le psychotique, que peut-il attendre de la psychanalyse ? ». Je crois que je vais vous laisser, Luis Solano, entrer directement dans le vif de la conférence.

Je vous rappellerai simplement qu’après la conférence de ce soir, notre travail se poursuivra. Un certain nombre de questions, qui vont commencer à être dépliées ce soir, seront reprises lors des séminaires théorique et clinique de cette fin de semaine, qui porteront sur « Les solutions que bricole le psychotique », à l’hôpital Notre-Dame. Vous pouvez vous y inscrire sur place dès demain matin à 9 h 30. Je cède la parole à Luis Solano.

Luis Solano : Bon, je vais vous épargner mon inquiétude, qui pourrait s’exprimer par le fait de se dire, par exemple, ou de me dire que je ne connais pas l'adresse, que je ne sais pas où est-ce que vous en êtes. Je crois que je vais être direct, je vais vous parler à partir de mon pays. Mon pays, c’est la psychanalyse, j’ai commencé ma formation en Argentine et je la poursuis toujours en France. Et je dis que je la poursuis toujours parce que dans l'enseignement de Lacan, la formation est infinie. Aujourd’hui, donc, je veux vous transmettre ce que j'ai pu saisir, ce que j’ai pu attraper au cours de cette formation, que j'ai évoquée, sur la relation entre le psychotique et la psychanalyse.
Cette causerie, n’est-ce pas, était intitulée « Le psychotique, que peut-il attendre de la psychanalyse ? ». Vous serez sensibles au fait que le titre annoncé a particulièrement mis hors-jeu les termes de « cure » ou de « traitement », je m’en expliquerai.

La thèse fondamentale du père de la psychanalyse, Freud, est que la psychanalyse ne peut pas grand-chose pour le sujet psychotique. Quelles en sont les raisons ? Il suffit simplement de penser au dispositif analytique inventé par Freud. La psychanalyse suppose le transfert, ce qui nécessite que la libido, chez un sujet, ne soit pas toute narcissique, c’est-à-dire puisse se détacher du sujet et circuler. Il faut que le sujet ne soit pas tout objet, lui-même. Une ouverture à l’autre est nécessaire ainsi qu’une libidinisation possible de la relation à l’autre. Freud a déjà décrit l’autisme d'un sujet dont l’énoncé – je cite : « Je n’aime que moi » – dénonce l’évidage du monde de ses objets et ne laisse aucune place à un partenaire psychanalyste. Même si le sujet psychotique arrive à restaurer un semblant de relation d’objet, cette dernière se fait sur le mode de la persécution. L’exemple princeps de la littérature psychanalytique est constitué par les Mémoires d’un névropathe du Président Schreber qui décrit avec rigueur et courage la place et le rôle de persécuteur qu’est venu occuper, dans son économie subjective, son propre psychiatre, le Professeur Flechsig.
Alors, à partir de ce que nous savons de la psychanalyse, de la pratique analytique, comment expliquer le fait que les psychotiques s’adressent à la psychanalyse, que les psychotiques s’adressent aux psychanalystes ? Car non seulement ils s’adressent aux psychanalystes, mais ils y sont reçus, et parfois souvent pour des périodes très longues. Ils, les psychotiques, le font parce que c’est leur dernier recours. Par ailleurs, le fait qu’il y ait une adresse dans la psychose n'est pas une découverte récente. Le paranoïaque, par exemple, interpelle le procureur de la République pour demander réparation. Schreber, Jean-Jacques Rousseau, James Joyce se sont adressés, par leurs écrits, à un Autre, particulier à chacun.

Rappelons-nous, avant de poursuivre, ce que la psychanalyse a systématisé comme indications et contre-indications à la cure analytique, au traitement analytique. Le travail, ou texte, qui fait référence de poids dans l’histoire du mouvement analytique est un texte de Edward Glover, un texte de 1954, publié dans le British Journal of Psychiatry. Donc, Edward Glover, c’est la référence post-freudienne éminente pour déterminer qui peut, et qui ne peut pas suivre une psychanalyse.
Selon cette référence, pour qui la psychanalyse serait-elle indiquée ? Pour l’hystérie, toujours l’hystérie, pure ou mixte, c’est-à-dire avec quelques symptômes obsessionnels, et aussi pour quelques pathologies présentant des troubles sociaux, conjugaux comme quelques états névrotiques. Quelles étaient alors les contre-indications ? Les psychoses pures, les caractères psychotiques, les psychopathies sévères. Glover arrivait à situer, entre ces indications et les contre-indications, les névroses obsessionnelles, les perversions sexuelles avant l’âge de 40 ans, l’alcoolisme et la toxicomanie, dont la base est névrotique. Et une lecture attentive de ces listes ainsi constituées, de cette tripartition, nous conduit à nous demander quelle définition de la psychanalyse inspirait les tableaux brossés par Glover. C’est quelque chose de précieux, pour saisir de quoi il est question dans les propos d’un psychanalyste, que d’attraper, en lieu et place de l’énonciation, l’idée qu’il se fait de l’inconscient et du rapport qu’il entretient avec la psychanalyse. Bref, Glover pense à la psychanalyse pure, il ne pense pas à la psychanalyse appliquée à la thérapeutique lorsqu’il établit ces listes. Qu’est-ce qui définissait la psychanalyse pure, en 1954, sous la plume de ces prestigieux post-freudiens ? Ils disaient ceci : « La psychanalyse est un traitement, écrivaient-ils, d’ordre paramédical, ayant pour finalité une guérison, voire une normalité, et procédant en moyenne par cinq séances hebdomadaires pour une période, poursuivent-ils, d’un an à deux ans ». Ça, c’est la définition de la psychanalyse pure, selon Glover, celle qui lui permet de faire la liste qu’il fait.
On peut souligner la finesse de la pensée de Glover, car il conclut que les indications de la psychanalyse ne devraient pas être déterminées exclusivement par le pronostic. Ah, qu’est-ce que nous remarquons de si fin ? Eh bien un écart, un écart, celui qui se produit entre d’une part les indications et d’autre part le pronostic. Dans cet écart entre indications et pronostic, nous retrouvons toute la dynamique de la pratique analytique où elle s’est engouffrée depuis 1954. Là, nous devons faire une distinction. Une chose consiste à parler de traitement psychanalytique et une autre, toute différente, consiste à parler d’expérience psychanalytique.

Il en ressort que le traitement est ce qui peut être indiqué ou contre-indiqué par l’évaluation d’un expert, par exemple. L’expérience, qui est expérience vitale, voire même expérience existentielle, qui peut être désirée ou non par le sujet, qui peut être risquée par lui comme une aventure subjective, elle, l’expérience, n’a pas à être indiquée ou contre-indiquée. Ainsi depuis cette date clef dans l’histoire du mouvement psychanalytique, 1954, J.-A. Miller nous a enseigné à reconnaître la profonde et irrésistible séparation qu’il y a entre la psychanalyse d’un côté, et les psychanalystes de l’autre; autrement dit, la distinction, la disjonction se situe entre psychanalyse pure et l’objet créé qui surgit de cette psychanalyse pure, qui est l’objet psychanalyste.
Qu’est-ce qu’est la psychanalyse pure ou qu'est-ce qu’elle est devenue cette psychanalyse pure ? Eh bien depuis cette date, la psychanalyse pure est réservée davantage à la formation du psychanalyste alors que la pratique psychanalytique du psychanalyste ainsi formé s’est progressivement éloignée des conditions de sa propre formation. Avec la psychanalyse, Freud invente l’objet psychanalyste. C’est un objet formé à interpréter et à soutenir le transfert, mais aussi, de ce fait même, un objet propre à supporter l’automatisme de répétition du symptôme et à incarner l’objet de la pulsion. Cet objet nouveau, le psychanalyste ainsi formé, est héritier du discours scientifique. Il est un objet profondément mobile, changeant, disponible et multifonctionnel; c’est ça, le psychanalyste. Si je glose sur cet objet psychanalyste c’est parce qu’il est en première ligne dans la psychanalyse lorsque le psychotique tentera de s’y adresser. Il faut que nous nous souvenions de quelle matière il est fait, ce partenaire-psychanalyste, et de ce qu’il peut y faire.
Que peut-il faire, l’objet psychanalyste issu comme produit d’une expérience de psychanalyse pure ? D’abord, il peut desserrer les identifications idéales; un psychanalyste formé doit pouvoir le faire. Vous savez comment ces identifications idéales comportent des exigences telles que le sujet peut vivre un véritable siège, peut se dire assiégé par ces identifications idéales et les exigences qui en découlent. Il peut, le psychanalyste, là où le moi est faible, prélever dans les énoncés du sujet le matériel indispensable pour consolider une organisation viable. Dans d'autres cas, le psychanalyste peut fluidifier et articuler du sens bloqué, par exemple; il ne fait alors que rendre opératoire le mouvement dialectique. Il peut arriver aussi que le sens ne soit pas bloqué du tout mais au contraire qu’il coule à flots sans s’arrêter à aucune signification substantielle. Que fait le psychanalyste ? Il aménage des points d’arrêt, des points de capiton qui donneront au sujet une nouvelle armature, voire un nouvel échafaudage de soutien. Bien, tout cela paraît assez logique, n’est-ce pas, mais comment cet objet psychanalyste, ce nouveau partenaire pour un sujet, peut-il y arriver ? Il le peut si, et seulement si il sait être objet, si et seulement si il peut ne rien vouloir à priori pour le bien de l’autre, si et seulement si il peut être sans préjugés quand au bon usage qui peut être fait de lui-même.
Dans ce cas-là, il se vérifie que les contre-indications à la psychanalyse se réduisent considérablement. Nous avons appris que les contre-indications, en fait et in fine, se décident au cas par cas. L’art qu’il faut au psychanalyste, le savoir y faire qui fait sa compétence découlent de sa formation. Là où il a cultivé sa docilité jusqu’au point extrême de savoir prendre, dans le sujet tout venant, la place d’où il peut agir. Cela n'est possible que si le psychanalyste sait faire le diagnostic de structure du sujet qu'il a en face de lui.

Ainsi, l’offre du psychanalyste consiste dans l’aménagement d’un lieu, d'un lieu vacuolaire, un espace entre parenthèses, par exemple, où le patient a le loisir, pendant un temps restreint, d’être sujet. J.-A. Miller a emprunté un terme à Winnicott pour rendre plus claire la perception de ce lieu si spécial, et il le désignait comme un « espace transitionnel ». Il s’agit d’un lieu de pur semblant, une sorte d’envers de la vie quotidienne. C’est dans cette parenthèse, qui est la séance avec le psychanalyste, le lieu où le sujet est reconduit régulièrement à la naissance du sens, à ses premières ébauches. Il s’agit d’un lieu où le possible se loge, la nécessité se desserre, et enfin la contingence peut être accueillie, même si le sujet n’en fait rien. La séance, n'est-ce pas moins ce site du possible où, à défaut d’un changement, un bouger est toujours possible. Et c’est pourquoi il peut se faire que cette rencontre avec le psychanalyste soit sans prix pour un sujet, alors qu’il est un cas de psychanalyse impossible.
Bon, je crois que maintenant, nous avons une petite idée sur l’un des partenaires de notre mise en scène. Laissons l’objet psychanalyste, et occupons-nous maintenant du second partenaire : le psychotique.
Comment entendons-nous la psychose ? Quelle idée nous en faisons-nous, à l’heure où vous et moi nous faisons connaissance ? La psychose n'est pas ce qu’un vain monde pense, la psychose n'est pas un trouble, la psychose n'est pas une tare et elle ne relève d’aucun déficit. La psychose est, fondamentalement, une position subjective de l’être. La folie, c’est ça : une position de l’être. Ce qui caractérise et différencie cette position d’une autre, comme la névrose, qui est aussi une position subjective de l’être, ce qui marque un sujet de psychose, c’est, fondamentalement, le rejet de l’inconscient. Qu’est-ce que cela veut dire ? Le sujet psychotique est celui qui a refusé de subjectiver l’identification commune. Ce refus relève d’une décision, d’une décision à quoi rien ne supplée. Aucune identification n’est opérante pour le sujet sans une décision de l’être.

Pour Lacan, cette décision est insondable. Cette « insondable décision de l’être » a un nom dans notre clinique, c’est ce que nous appelons la « subjectivation ». Alors le psychotique trouve que les identifications sont trop peu pour lui, elles ne sont pas attirantes, alors que la folie est un risque, le risque même de la liberté. La folie n’est autre chose que se déprendre de l’attrait des identifications, qui ont un effet de massification. La folie, à la place de ce refus, se laisse tenter par le risque de la liberté.
Nous entendons toujours parler de forclusion, chaque fois qu’on évoque les psychoses dans l’enseignement de Lacan. C’est vrai, ça fonctionne comme un point de rendez-vous, chaque fois qu’on rencontre un lacanien. Seulement, pour Lacan, le point le plus important dans son enseignement, ce n'est pas celui-là, ce n'est pas la forclusion d’un signifiant fondamental. La forclusion, d’ailleurs, ne peut pas s’entendre si nous ne la considérons pas avec son corrélat de position subjective, autrement nous deviendrons des mécanicistes comme l’était l’organo-dynamisme d’Henri Ey.
L’insondable décision est faite pour s'accorder au primordial de la forclusion. Celle-ci, la forclusion, est analytiquement impensable sans l’implication d’une position subjective. Dans le texte écrit majeur de Lacan sur les psychoses, qui s’intitule D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose, il introduit la question de la forclusion du Nom-du-Père expressément comme rejet, c’est la première traduction de Lacan du terme freudien de Verwerfung, comme rejet de l’imposture paternelle.

Il s'agit, dans la psychose, du développement d’une position subjective de l’être. Celle-ci pourrait, à l’occasion, mettre en cause la psychanalyse même; pourquoi ? Vous savez que dans la psychanalyse, nous disposons d’un concept, qui est un opérateur logique, et qui se nomme le « sujet supposé savoir ». C’est le pivot à partir duquel se soutient le transfert. Ce sujet supposé savoir, qui est une supposition, eh bien c'est une imposture logique. Le problème c’est que, quand cette imposture logique est nécessaire en tant qu’opérateur, quand cette imposture logique se redouble d’une deuxième imposture et qui serait l’imposture paternelle c’est-à-dire la psychanalyse qui opèrerait au nom du père... Quand la psychanalyse se pare des oripeaux du père, alors qu’en réalité elle devrait pouvoir s’en passer, du père, pour s’en servir de la bonne façon. Voilà donc, ainsi pointé, l’écueil à éviter pour que la rencontre avec le psychotique ne soit point manquée. Pourquoi ?
Dans l’enseignement de Lacan on soutient que la folie, c'est le rejet de l’inconscient. Peut-être ne connaissez-vous pas toutes les élaborations de Lacan à propos du discours, qui est une façon de définir le lien social, mais vous en avez certainement entendu parler. Lacan a désigné le premier de ces quatre discours comme étant le discours du maître. Ce discours du maître, c'est le discours aussi qu’il attribue à l’inconscient, au sujet de l’inconscient. Eh bien le psychotique, lui, rejette l’imposture du maître. De ce fait même, il rejette l’inconscient, qui s’écrit de la même façon.
Qu’est-ce qui se passe dans la psychose ? Pourquoi y a-t-il psychose ? Au départ… Ce que je vais vous dire, je suis désolé, mais voilà, j’ai envie de vous le dire comme ça, d’une façon extrêmement schématique, peut-être partielle, mais on verra si dans les questions on peut revenir là-dessus… Au départ, vous savez qu’il y a ce que Freud a appelé le choix de la névrose et le choix de la psychose. C’est qu’au moment où ce choix se produit, se constitue la réalité psychique d’un sujet. Eh bien, au départ, dans un moment qui est mythique, primordial, il s'est produit un échange entre le sujet et l’Autre où il se constitue. D’un côté, le sujet doit céder ce qui est sa jouissance intime et de l’autre côté, il reçoit de l’Autre un signifiant primordial. Le névrosé réussit cette opération d'échange avec l’Autre, ce qui fait qu’il a un corps, qu’il a une protection contre cette jouissance qui, justement, du fait de l’échange, lui est devenue extérieure. Donc, il n'est pas envahi, la jouissance est limitée, le monde symbolique le protège. Chez le psychotique, cette extraction de la jouissance intime du sujet n’a pas pu se faire, l’échange n’a pas eu lieu, le signifiant qui devait lui venir de l’Autre est resté dehors, forclos, le sujet a conservé la jouissance près de lui. Rien de l’ordre du symbolique ne peut le protéger de cette jouissance.

On a dit, n’est-ce pas, que le psychotique rejetait l’inconscient, qu’il refusait les identifications et qu’il dénonçait et refusait aussi l’imposture. Quel est donc son lot, que lui reste-t-il ? C’est tout à fait la question fondamentale concernant la psychose, celle que Lacan n’a jamais abandonnée depuis sa thèse de 1932 jusqu’à 1975 avec Joyce. Le lot, on l’a dit, le lot du psychotique, c’est la liberté. Le sujet, dans sa constitution, dans le processus qui le cause comme sujet, doit céder, céder cette partie qui lui est intime : la jouissance. C’est la condition fondamentale, justement, pour qu’après il puisse avoir accès à la demande. Le névrosé, puisqu’il a cédé l’objet cause du désir à l’Autre, il peut ensuite le lui demander. C’est pour ça que le psychotique ne demande pas, parce qu’il n'a rien perdu au départ, il n’a rien cédé de lui. Et ainsi, il passe sa vie à ne pas demander.
C’est ce qui faisait dire à Lacan, en 1967, que le psychotique avait l’objet que le névrosé demande normalement, pendant toute sa vie, à l’Autre. Lui, le psychotique, il l’avait dans sa poche.
Le fait de ne pas avoir cédé à l’Autre l’objet en question fait que l’Autre s’intéresse de trop près à celui qui n’a rien donné. L’Autre s’occupe donc beaucoup du psychotique, il le poursuit de ses assiduités, jusqu’à la persécution. On peut percevoir par là le soin et la justesse d’appréciation nécessaire du psychanalyste quant à la place qu’il va occuper face au sujet psychotique.
Nous nous servons d’une petite partie du graphe du désir que Lacan a construit pendant toute la première période de son enseignement et qui est parachevé dans son Séminaire V sur Les formations de l’inconscient. Je vois que c’est quelque chose qui a été traité lors d’une des rencontres, ici, au Pont Freudien1. On va prendre la partie minimale, celle qui situe le parcours de la parole. Donc, la parole circule, dans le premier graphe, du sujet à l’Autre, c’est le sens du vecteur. Le vecteur qui va du sujet à l’Autre, c’est le vecteur, n’est-ce pas, qui a lieu sous l’égide de l’amour de transfert, c’est le sujet qui s’adresse à l’Autre. Alors que la flèche du vecteur qui se dirige de l’Autre vers le sujet, c’est le vecteur de l’interprétation, dans la psychanalyse pure, n’est-ce pas. C’est l’Autre, l’analyste, qui interprète le sujet après l’avoir entendu sous transfert. Nous avons donc « transfert » et « interprétation ».

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Ce schéma, qui est un schéma parfaitement partiel et incomplet, n’est-ce pas, ne peut pas se réaliser dans la psychose, pourquoi ? D’abord parce que le vecteur de l’amour de transfert, c’est-à-dire le circuit de la parole qui va du sujet à l’Autre, ou bien il se replie autistiquement sur le sujet :
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ou bien la certitude psychotique, souvent érotomaniaque, puisque nous supposons qu’il y a quand même de l’amour, le suppose, cet amour, venir de l’Autre :

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C’est-à-dire que c’est ça qui se réalise, ce sont les deux possibilités dans la psychose : ou bien il y a un repli sur le sujet lui-même, ou bien l’amour n’est pas celui qui va du sujet à l’Autre mais c’est l’Autre qui aime le sujet. Donc, tout le contraire de ce qui doit se produire dans le dispositif habituel d’une psychanalyse.
Que ce soit dans l’érotomanie : il l’aime – c’est l’Autre qui aime –, que ce soit dans la persécution : il – l’Autre – le hait, le trait commun est constitué par le fait que la libido est supposée venir de l’Autre et que le sujet occupe la place de l’objet visé par la volonté de jouissance de cet Autre.

Il y a ensuite le vecteur de l’interprétation. Qui interprète, dans la psychose ? L’Autre parle, parle au sujet, mais c’est le sujet qui interprète les messages, les voix, et autres signes du réel. Nous retrouvons donc une solidarité entre « être interprété » et « être objet » mais dans une structure inversée, où c’est le sujet qui déchiffre et c’est l’Autre qui est déchiffré; c’est-à-dire que tout le programme est inversé. Quand Freud mentionnait de ne pas faire d’indication de psychanalyse dans les cas de psychose, il savait de quoi il parlait.
Nous voilà donc devant cette difficulté, qui est une difficulté d’emblée, difficulté de structure, même, sur laquelle la psychanalyse a posé ses fondations. Il s'agit de mesurer la place possible du psychanalyste pour un sujet qui, très souvent, vient nous voir parce que le sentiment de la vie l'a abandonné, ou parce qu’il pâtit de phénomènes d’excès de jouissance. C’est fondamentalement ces deux grands thèmes qui font que le psychanalyste est sollicité par un sujet psychotique.
Il peut se déduire, à partir de ce que nous avançons, que les places à occuper par le psychanalyste dans la structure avec le sujet psychotique ne sont pas très nombreuses. Par exemple, elle ne pourra pas être, cette place, pour le psychanalyste, celle du grand Autre, pour les raisons que nous venons de définir. C’est la place qu’occupa le Dieu de Schreber, celui qui prend le sujet pour objet, soit sous la forme de la persécution, soit sous la forme de l’érotomanie. Cette place du psychanalyste ne sera pas non plus celle de l’idéal, qui joue un si grand rôle dans la paranoïa; Idéal, I majuscule. Ainsi l’analyste peut être un autre, il peut être un autre du recours, mais le sujet psychotique lui-même est le premier à se faire le garant de l’ordre, à se loger sous ces signifiants de l’idéal et, à cet égard, l’analyste idéalisé ne sera que son double symbolique dans une sorte d’identification à l’envers. C’est à mon avis une voie qui n’implique aucun progrès. Pas la place de l’Autre, pas la place de l’Idéal.

Alors, il y a une troisième place possible, enfin une première place possible, les deux autres étaient impossibles; c’est une place plus modeste, plus discrète, celle du semblable, du témoin peut-être, du secrétaire aussi, selon les cas; un assistant. En réalité, il s’agit d’occuper une place de semblable pour l’accompagner. Pas seulement l’accompagner non plus, il y a quelque chose qui est attendu du psychanalyste. Pas une interprétation, certes, mais quoi alors ? Une manœuvre. L’introduction du psychanalyste dans l’expérience analytique en tant qu’agent, c’est quelque chose qui sera toujours hasardeux, risqué, visera à orienter la construction persécutrice ou à orienter les exigences érotomaniaques en les rendant plus supportables. Dans les deux cas, où il est question du délire paranoïaque ou passionnel, il s’agit de la construction du délire, fondamentalement.
L’analyste va opérer à partir de la place d’un autre particulier, tout de même, un autre qui, parce qu’il sera partenaire, ne sera pas le grand Autre; il sera l’autre, écrit en minuscule, on l’avait dit, un semblable, qui sera le partenaire des élaborations spontanées du sujet. Le psychanalyste sera donc lui-même interprété dans tous ses mots et toutes ses interventions par le sujet psychotique; il sera, le psychanalyste, surveillé par le sujet qui l’aura à l’œil, il l’épiera à l’occasion. L’analyste aura une place assignée par le sujet psychotique.
Ce qui est certain c’est que, dans tous les cas, aussi diverses que peuvent être ses manoeuvres elles ne pourront jamais viser qu’à surseoir à l’imminence de la rencontre fatidique, annihilante du sujet par l’interposition d’une élaboration symbolique dans le cas de la persécution, ou par l’atermoiement de la réalisation dans le cas de l’érotomanie. Donc on tempère, on remet à plus tard, cet « à plus tard » qui, en réalité, sera « jamais »; c’est de l’ordre de l’irréalisation, à l’infini.

Dans la psychose, le sujet est victime de phénomènes de jouissance qui surgissent hors du défilé de la chaîne signifiante, c’est comme ça qu’on dit en lacanien. Freud disait « à ciel ouvert », Lacan traduisait « dans le réel », c’est la même chose. Quel est le but de la manœuvre analytique ? Celui d’obtenir une prise du symbolique sur ce réel; cette prise peut, à elle seule, négativer ce phénomène de jouissance. Ici, dans la psychose, il s’agit d’obtenir, à partir du symbolique, un bridage de la jouissance c’est-à-dire c’est un traitement du réel par le symbolique.
Ce qui précède, ce que je viens de dire relève des cas où, évidemment, la psychose a été déclenchée, c’est-à-dire que le semblant, qui faisait nouage entre les registres qui font tenir la réalité humaine (Symbolique, Réel, Imaginaire), est rompu. Le psychanalyste accueille aussi des psychotiques pour lesquels ce nouage de semblant n’est pas tout à fait défait, et il s’en faudrait de très peu, justement, pour qu’il se casse, pour que ce semblant de nouage devienne un nœud défait.
Lacan a inventé un concept, parmi d’autres, qui est celui de « psychose non déclenchée ». Il l’a fait dans son Séminaire de 1975, à propos de Joyce, qu’il a intitulé Le Sinthome, écrit avec une orthographe tout à fait particulière, c’est-à-dire l’orthographe ancienne dans la langue française – sinthome – pour formaliser l’invention joycienne pour se passer, de la bonne façon, du signifiant du Nom-du-Père forclos.

Qu’est-ce que c’est que cette notion de psychose non déclenchée, c’est-à-dire la psychose non encore avérée, le fou qui ne délire pas ? Comment la repère-t-on dans la clinique psychanalytique ? Il y a une notation de Lacan, dans son écrit Question préliminaire…2 à propos des états dits pré-psychotiques de Katan, qui date de 1949. C’est l’époque où la psychanalyse anglo-saxonne commençait à s’occuper des psychoses, schizophréniques notamment, en y faisant jouer un rôle majeur à la mère du sujet. Je vais essayer de vous le dire de façon très schématique aussi, peut-être trop, mais je voudrais que vous saisissiez le point fondamental, pour qu’ensuite vous vous dirigiez, affamés de savoir, dans les textes de références. Surtout, je tiens compte du fait que le 18 mars prochain paraîtra en librairie, en France, le Séminaire XXIII, le Sinthome, celui auquel je fais référence avec James Joyce. Il y a, sur la couverture, une photo de lui, sublime. La photographe est Gisèle Freund. C’est une photo superbe, avec des couleurs rouge et bordeaux, où on voit Joyce en train de feuilleter un livre, je crois.
Bref, nous disons, à partir de l’enseignement de Lacan, qu’il existe la psychose non déclenchée, la psychose non avérée. Il s’agit d’une position subjective qui, phénoménologiquement, peut ressembler à une névrose typique ou à une névrose atypique. C’est un détail d’une particulière importance, pourquoi ? Parce que dans l’école de Lacan, il existe un dispositif, préalable à la psychanalyse proprement dite, qui s’appelle les « entretiens préliminaires ». Il s’agit, dans ce dispositif, de bien peser, psychanalytiquement, la véritable demande du sujet, qui doit être corrélée, toujours, avec un désir décidé. Ces entretiens préliminaires, qui servent aussi à mesurer la mise de jouissance qu’un sujet met en jeu pour la psychanalyse qu’il demande, ces entretiens préliminaires doivent permettre à un sujet d’y rentrer par la grande porte. S’il y rentre par la grande porte, il y a des chances pour qu’il quitte la psychanalyse par la grande porte aussi.

Dans ce temps des entretiens préliminaires, qui peuvent durer deux, voire trois ans d’entretiens préliminaires, voire ne faire que des entretiens préliminaires toute sa vie, eh bien dans ce temps, il est question de repérer la structure du sujet, qui, après, pourra être confirmée, voire, à l’occasion, infirmée. Il s’agit de repérer la structure du sujet, ses rapports à l’Autre, son partenaire fondamental dans l’existence; de vérifier que, chez le sujet il n'y a pas, par exemple, de troubles de langage, il n’y a pas, par exemple, un petit néologisme, il n’y a pas, par exemple, absence de ponctuation ou bien qu’il n’y a pas un problème de signification. Tout cela doit être vérifié dans les entretiens préliminaires.
Il faut vérifier aussi que la parole du sujet, son implication subjective est véritable au point de pouvoir quitter les récits purs et simples du menu fretin de la vie quotidienne et d’arriver à renoncer à la plainte pour permettre l’avènement du symptôme psychanalytique. Ce symptôme psychanalytique est la propre question du sujet, celle qu’il se pose sur ce qui lui arrive, s’adressant au partenaire le psychanalyste et montrant par là sa véritable implication subjective. C’est le préalable à toute psychanalyse, c’est à partir de ce moment que l’analyste pourra intervenir, voire interpréter, car il y a du déchiffrable. Avant la constitution du symptôme psychanalytique, il n’y a rien à déchiffrer.
Le sujet ainsi introduit dans l’expérience, dans un mouvement qui prend son départ dans le symptôme, s’orientera vers le fantasme et ira vers sa conclusion en passant par la construction du fantasme fondamental selon des modes que nous pourrions traiter une autre fois. Nous retenons ici que cela n’est possible que chez un sujet névrosé, que chez un sujet où la métaphore paternelle est en place et donc, il est question, dans l’expérience psychanalytique, d’introduire un mouvement somme toute assez original. Le but, en fait, un des buts à quoi conduit l’expérience analytique, c’est d’arriver à se passer du Nom-du-Père, arriver à s’en passer tout en s’en servant de la bonne façon. C’est, vous savez – ou si vous ne savez pas je vous le dis –, le thème du prochain Congrès de l’Association Mondiale de Psychanalyse, qui aura lieu à Rome : Les noms du père. Pas loin du Vatican, cela a été bien pesé !

Dans les cas cliniques où le Nom-du-Père n’a pas permis, par exemple, la fermeture, voire la construction d’un corps symbolique – ce sont les cas où la jouissance n’a pas été extraite pour la constitution de la réalité du sujet –, eh bien les choses restent fixées et non dialectisables. Ce manque de dialectique, dû à un manque de jeu fondamental entre les termes de la première paire signifiante, est fondateur du monde symbolique du sujet. Il faut dire que la clinique nous a montré que les conséquences de ce processus originel, primordial, dont nous aborderons les mécanismes de production dans notre séminaire de demain, peuvent être dévastatrices à des degrés divers.
Il y a ainsi de véritables maladies mentales comme les appelait Lacan dans sa présentation de malades à Sainte-Anne, ce sont celles où l’Autre est concerné, ce sont les psychoses paranoïaques notamment. Et puis il y a d’autres structures psychotiques où il n’y a pas un point de rupture aussi radical, aussi radical que celui qui est incarné par le déclenchement, et qui évoluent comme une sorte de continuum sans, justement, point de rupture. Donc il y aurait dans l’enseignement de Lacan deux façon d’expliquer, deux façons de considérer la structure psychotique : celle qui relèverait d’une théorie discontinuiste et une deuxième, qui relèverait d’une théorie continuiste, de l’ordre d’un continuum, de quelque chose qui ne s’arrête pas, de quelque chose qui n’est scandé par aucun évènement; c’est plutôt la théorie de la connexion, alors que la première, c’était la théorie de la forclusion.
C’est cette considération de la psychose en ces termes du continuum qui nous a conduits, dans le Champ Freudien, à identifier un type de psychose dont on ne parlait pas avant, on ne sait même pas si ça existait, mais qu’on a repéré dans la clinique de plus en plus souvent et qu’on a épinglé sous le signifiant de « psychose ordinaire ». C’est cette psychose-là, à bas bruit – oui c’est ça, c’est une traduction que je fais de l’espagnol – en sourdine, sans délire, à peine par-ci, par-là un petit phénomène élémentaire, mais très silencieux, et qui peut être repéré, justement, à partir du style du discours du sujet. On voit qu’il est très difficile d’y percevoir, disons, la métaphorisation, ou bien il y a quelque chose qui ne s’ancre en rien, qui glisse perpétuellement, où presque tous les signifiants se valent.

Ce type de psychose, qui a fait que… Enfin je disais qu’on ne savait pas si ça existait… mais si, mais si, bien sûr que ça existait avant, ça a toujours existé; le problème, c’est qu’on avait inventé d’autres catégories qui ne font pas partie de l’arsenal signifiant lacanien, qui sont par exemple le « borderline » ou bien le « trouble grave de la personnalité » ou bien parfois même la « débilité mentale ». Nous, on ne se servait que rarement des deux premiers, et quant à la débilité mentale, très peu de lacaniens en ont fait un usage, disons, sensé. C’est vrai que nous évoquons rarement ce diagnostic, qui d’ailleurs a une définition très précise chez Lacan, définition qui a été extraite aussi de son enseignement dans les présentations des malades. Il disait de la débilité mentale que c’étaient des « êtres de pur semblant », il les décrivait comme une sorte d’habit sans personne pour l’habiter, comme si ces habits avaient été abandonnés par le sujet, qu’il n’y avait plus rien dedans. Présentation du sujet de pur semblant. Une deuxième définition a été de les situer, par rapport au discours, comme non inscrits dans un discours. Seulement, ils gardent toujours une relation au discours parce que, entre deux discours, le débile mental flotte. Alors que le rapport au discours du psychotique était défini comme « hors discours », et considérant que le seul discours certain, démontrable, dans la clinique c’était l’hystérie. C’est pour ça que l’obsessionnel et le phobique doivent être hystérisés avant de commencer l’analyse.
Il y avait donc les véritables maladies mentales et puis les autres, les autres qui, à cette époque-là, étaient qualifiées de « maladies de la mentalité » où seul le registre imaginaire était concerné, et c’est là où il introduisait la débilité mentale. Bref, mais il y a cette autre hypothèse, qui relève du continuum, l’hypothèse continuiste, la psychose ordinaire, donc. Comme si, à un moment, suite à un évènement survenu dans la vie du sujet, il apparaissait comme déconnecté, comme débranché de sa réalité quotidienne et venait comme ça… et parfois, justement, quand on est devenu… – parce qu’on a étudié le phénomène –, quand on est devenu sensibles à cette présentation, à ce moment-là, on a été très attentifs même au signifiant, qu’avant on n’entendait pas. Et, par exemple, eux-mêmes disaient « Je me sens comme débranché, je viens pour que vous me branchiez à nouveau », vous savez, la réalité électrique de l’affaire…

L’analyste aura donc la tâche de procurer au sujet la possibilité de réétablir la connexion, avec peut-être le branchement sur un autre partenaire ad hoc. On observe souvent, dans la clinique, la présentation phénoménologique qui peut faire assez penser à des symptômes hystériques, parfois obsessionnels, phobiques même, parfois même à une perversion transitoire ou une série d’actes compulsifs, ou passages à l’acte inexpliqués, des fugues indéchiffrables, etc.
Seulement une sémiologie précise des faits observés, en essayant de déterminer la position subjective du sujet et le partenaire fondamental dans son existence, voire l’adresse de ses manifestations à lui, nous permettront de nous orienter pour l’appréciation de la structure, du diagnostic de la structure. C’est la seule véritable boussole pour que l’on puisse penser ensuite les stratégies de l’expérience à venir, la tactique de nos interventions et enfin notre politique, en tant que psychanalyste. Nous ne pouvons pas nous permettre d’oublier que la psychose est une position éthique dans l’existence, que cette position éthique puise sa source dans un choix fondamental qui implique un rejet de l’inconscient, et surtout les risques que le psychotique a pris pour la liberté, à savoir pour le rejet de toutes les identifications qui ont un effet de massification. Tel est aussi le prix qu'un tel sujet paye et ce qui fait qu’à partir de là, il reste hors discours. Voilà, je vais m’arrêter là. Enfin je vais m’arrêter là de parler tout seul; maintenant, nous allons parler ensemble.

Stéphane Quinn : Vous avez parlé de l’hypothèse continuiste, est-ce qu’on entend par là une continuité entre les registres, l’imaginaire, le symbolique, le réel ? Ça m’a suggéré le nœud borroméen…

L. S. : Oui, absolument, à savoir qu’il n’y a pas rupture, il n’y a pas de moment qui détermine un avant et un après, ça a toujours été comme ça. Et ce n’est pas erroné de penser les choses comme cela puisque le choix est primordial. Ce qui a pu se passer, dans le cas où on vérifie la forclusion du Nom-du-Père, c’est qu’au cours de l’enfance et de la petite enfance il y a eu une suppléance, une réparation, une solution qui a été trouvée qui fait que pendant un certain temps, cette suppléance a tenu sa place. Parce que la forclusion du nom du père, c’est un moment où il se vérifie que dans le trésor des signifiants à la disposition du sujet, il y a un signifiant qui manque; et il ne manque pas au moment où se produit le déclenchement, il manque là depuis toujours. Donc, on doit supposer logiquement que pendant tout le temps qui a précédé, et que Katan appelait la pré-psychose, le temps qui a précédé le déclenchement, il y a eu une solution trouvée par le sujet, qui n’était pas le délire, mais quelque chose d’ordre symptomatique. C’est-à-dire qu’on peut comprendre la psychose d’avant le déclenchement à partir de l’enseignement de Lacan sur Joyce. Qu’a t-il inventé, qu’a-t-il construit, pendant tout ce temps, qui lui a permis de tenir bon ? Pas seulement de ne pas être confronté au signifiant « Un père », n’est-ce pas, mais sûrement y avait-il autre chose à la place. Et au moment où il rencontre, justement, ce qu'il ne fallait pas, la catastrophe a lieu et ce qui servait au sujet jusque-là ne tient plus. Un seul signifiant qui manque et tout fout le camp. Alors, on doit supposer que dans l’hypothèse continuiste, les choses sont claires dès le départ, il dispose, disons, d’un autre arsenal, d’une autre défense et que les choses ne s’organisent pas de la même façon, et la mauvaise rencontre ne produit pas chez lui les effets catastrophiques qu’on constate dans les cas où on observe la forclusion, c’est une hypothèse. C’est l’hypothèse qu’on a construite pour s’expliquer ce type clinique, repéré récemment, dont il fallait justement rendre compte à partir de la théorie. C’est pour cela qu’on a évoqué une hypothèse comme celle-là, il faut la vérifier encore et on la vérifie à chaque cas.
C'est vrai que la théorie des nœuds, la psychanalyse borroméenne, le dernier enseignement de Lacan, est plus à même de nous aider à comprendre cette clinique-là. Mais on commence, on sait beaucoup moins de celle-là que de la précédente, n'est-ce pas, qui est celle qui nous a orientés et guidés pendant longtemps. Mais là, on a repéré quelque chose qu’on n’avait pas vu avant et plus on s’est approchés, plus on a étudié, plus on a avancé dans le dernier enseignement, dans l’étude, dans la discussion, etc., du dernier enseignement de Lacan, plus un champ nouveau s’est ouvert à nous. Lui, Lacan, il avait trente, quarante, cinquante ans d’avance. Lui, il disait dix, il était modeste.

Hélène Charpentier : Est-ce qu’on peut, est-ce qu’il y a un certain tableau clinique pour ces psychoses ordinaires dont vous parlez dans l’hypothèse de la continuité ? Est-ce qu’on peut se dire :« voilà ce qu’ils présentent comme façon de vivre ou comme suppléance », est-ce qu’on peut savoir quelque chose au point de vue clinique, déjà…

L. S. : Mais je crois en avoir évoqué quelques éléments, n’est-ce pas, il faudrait voir, présenter un cas, un jour, pour vous montrer : « voilà ce cas-là, qui nous semble relever de psychose ordinaire ». Mais c’est une présentation pas classique du tout, c’est une forme clinique qui ne rentre dans aucune case déjà connue, n’est-ce pas, elle est différente. C’est celle que, par exemple, vous pouvez trouver dans le fourre-tout des « troubles graves de la personnalité », ou bien, ça dépend, ça dépend qui fait le repérage, mais qui peut se trouver aussi dans la case de « borderline »… Fondamentalement, c’est ça, c’est-à-dire que vous avez quelques petits éléments qui ne signent pas une structure connue, qui ne signent surtout pas la névrose, qu’il s’agit d’une psychose, mais que c’est une psychose aussi banale que fréquente, on l’appelle « ordinaire ». C’est-à-dire que ça n'a rien à voir avec la paranoïa, ça n’a rien à voir avec la paraphrénie, avec la schizophrénie, avec aucune forme classique connue. Voilà, tout de suite, tac ! Il y a eu une série de présentations de cas où on a observé ça et on s’est dit : « Mais tiens ! Ça ne ressemble à rien, à rien de connu, on ne peut pas la placer là où on savait placer les choses, c’est quoi ce truc-là ? » Et les cas sont venus comme ça, il faudrait que vous lisiez les publications de la section clinique du Champ Freudien qui sont réunis en trois volumes sur Angers, Bordeaux et Antibes, qui ont du être en vente ici à une époque, je crois qu’il y a un volume qui est en vente ici, et vous verrez le nombre des cas et la diversité des présentations phénoménologiques de ces psychoses.

Annick Passelande : Lors de sa venue, Alexandre Stevens avait parlé de Lol V. Stein et je me demandais si le cas de Lol V.Stein – c’est le personnage du roman de Duras – si elle pouvait s’approcher de la psychose ordinaire.

L. S : Pourquoi ?

Annick Passelande : Parce qu’il y avait, il me semble, dans ce qu’il en disait, et puis de ce que je me rappelle du roman, cette femme qui passait dans la vie, déambulait… Oui, ça me fait penser à ça, ce sentiment de la vie qui avait disparu, un intérêt aplati, enfin…

L. S. Peut-être, peut-être…

Anne Béraud : Je vous donnerai à lire, il avait fait un très bon développement là-dessus.

Céline Castillo : Vous parliez tout à l’heure de la place de l’analyste comme une position d’accompagnement. Est-ce la même place si on le transfère sur la théorie continuiste ? Est-ce qu’on peut généraliser cette position ?

L. S. : La position, oui, est la même c’est-à-dire qu’il s'agit toujours de psychose. Ce qu’on évoque là, ce sont des modes de présentation, des modes de production, mais la place dans la structure est la même, n’est-ce pas, c’est toujours la structure psychotique.

Céline Castillo : La place dans la structure ou la place dans l’accompagnement…

L. S. Il ne s'agit pas de faire la même chose mais on est peut-être à la même place, ça dépend de quoi il s’agit, n’est-ce pas ? Dans la théorie discontinuiste on voit que les remaniements sont très importants et on a vu des exemples princeps, n’est-ce pas : d’un côté la persécution, l’Autre est trop intéressé au sujet, ou bien l’amour fou, l’érotomanie. Donc, les choses sont extrêmement délicates et peuvent exploser à n’importe quel moment, etc.
Avec la psychose ordinaire, il faut voir le cas, il n’y a pas de règle générale, on la connaît moins, n’est-ce pas, on a une casuistique beaucoup moins importante, etc., mais le problème, au niveau du traitement c’est qu’il ne s’agit pas de construire un délire, par exemple, ce n’est pas la lente entreprise de construction délirante. Là, il s’agit parfois de rectification, rectification du rapport du sujet par rapport à la réalité en situant, par exemple, ce qui, de l’imaginaire, peut venir ici suppléer à un tel défaut, quelle autre identification pourrait permettre au sujet, justement, de faire face à cette perte du sentiment de la vie ? Quelle identification pourrait permettre de retrouver un certain intérêt pour son devenir, par exemple ? Donc, par rapport à la première, ce sont des petites retouches, c’est presque de la chirurgie plastique, alors que l’autre, c’est de la grande chirurgie. Le tout, c’est de retrouver, justement, le nouage qui puisse lui permettre de tenir. C’est coudre, avec lui, la petite parcelle, la petite déchirure qui s’est produite, le brancher, par exemple, le connecter.

André Jacques : Est-ce que votre école a fait certaines hypothèses concernant des relations qu’il y aurait entre la configuration de la psychose ordinaire d’un côté, et puis certaines conditions de la vie contemporaine de l’autre ?

L. S. : À nouveau, si mon école a fait des hypothèses…

André Jacques : Sur qu’est-ce qui provoque ça, sur le plan de la vie, dans le monde contemporain, est-ce que vous faites des hypothèses à ce niveau-là ? Peut-être que, si ce n’était pas décelé avant, c’est parce qu’il y avait peut-être des conditions sociales qui avaient moins tendance à promouvoir une psychose de ce genre-là, une configuration de ce genre-là ? Alors ma question, c’est : est-ce que, dans vos séminaires, vous en êtes arrivé à formuler des hypothèses qui expliqueraient peut-être non seulement qu’on découvre cette forme-là, mais aussi, peut-être, que maintenant il y en a alors qu’il y en avait peut-être beaucoup moins avant ?

L. S. :On n’avait pas les mêmes moyens pour les repérer non plus, n’est-ce pas ? Je pense que fondamentalement, la clinique a changé, elle a changé comme le monde a changé. On ne voit plus les cas qu’on voyait jadis. Même l’hystérie, aujourd’hui, n’a pas du tout, du tout, la forme qu’elle avait à l’époque de Freud et même des années 50. Et dans ce sens, je pense que cette évolution, ces modifications se sont introduites aussi par rapport à cette chose nouvelle qu’on découvre. Et je pense que ce ne sont pas les dernières qu’on va découvrir. On va découvrir d’autres types de symptomatologies, peut-être d’autres types de psychoses qui sont irrepérables en l’état actuel de nos connaissances mais qui vont de pair avec l’évolution sociale, avec la chute des idéaux, les valeurs qu’on promeut à la place de ces idéaux de jadis; et peut-être qu’un jour certaines choses, qui nous permettent d’expliquer aujourd’hui la clinique, ne nous seront plus utiles, il faudra en inventer d’autres. Par exemple, lorsque J.-A. Miller écrit son texte, un des meilleurs textes qu’il a jamais écrits, d’ailleurs, Les six paradigmes de la jouissance3, c’est-à-dire les six moments, dans l’enseignement de Lacan, où il est question de conceptualiser la jouissance, de savoir qu’est-ce que la jouissance à telle époque… Eh bien, dans le sixième paradigme, le dernier, qui concerne l’enseignement de Lacan qui va des années 1973 jusqu’à la fin de sa vie, eh bien c’est le paradigme où ce qui est impliqué, c'est le non-rapport, tout est dominé par la notion du non-rapport et les connecteurs qui pouvaient faire rapport dans le premier paradigme, qui est la première étape de l’enseignement de Lacan, ne sont plus utiles à la fin, n’ont plus cette fonction-là, qu’il faut en inventer de nouveaux et que chaque psychanalyste, ça c’est Lacan qui le disait, est amené d’une façon décidée, d’une façon sérieuse, à réinventer la psychanalyse.
L’idée de l’inconscient, dans l’enseignement de Lacan, c’est que l’inconscient n’est pas une donnée d’emblée, que l’inconscient se réalise dans la relation avec l’analyste, autrement il n’existe pas. C'est pour cela qu’il est typique, à chaque fois que quelqu’un parle à un analyste, qu’il se mette à faire des lapsus, que ce soit à la radio, à la télévision, ou bien dans les premiers entretiens. Il suffit qu’il y ait un psychanalyste devant elle pour que la personne se mette à faire des lapsus, alors qu’elle n’en faisait jamais avant ou qu’elle n’avait jamais repéré… Bref, l’inconscient se réalise dans ce dispositif qui est la présence de l’objet psychanalyste, support essentiel.
Nous sommes conduits à revoir, à revisiter de façon permanente nos concepts, nos élaborations, notre façon de voir et de comprendre le monde qui nous entoure; le malaise de la civilisation n’est pas le même que celui de l’époque de Freud, n’est-ce pas ? C’est le monde de l’Un, aujourd’hui, on doit faire face à ça. De l’Un, c’est-à-dire pas de l’autre, on ne s’occupe presque pas de l’autre et presque toute la jouissance devient autistique. C’est de plus en plus un monde autistique, c’est-à-dire qu’on en arrive, même lorsqu’on se parle, à éluder la confrontation des corps, des corps en présence, on prétend même maintenant faire des analyses par Internet. Il y a des  gens qui demandent l’analyse par Internet : « Je veux bien, mais par Internet, je ne veux pas me déplacer; par Internet, ou par téléphone ». Pourquoi ne peut-on pas faire une analyse par téléphone ou par Internet ? Parce que l’analyse, la parole dans l’analyse sans le corps, sans la confrontation des corps, ça ne vaut rien. C’est seulement la confrontation des corps qui permet à la parole de risquer une quantité de jouissance. C’est que le sujet ne veut jamais rien perdre, c’est classique. Et par écrit, pourquoi pas par écrit ? Eh bien parce que la lettre, c’est une sorte de transformation, justement, une sorte de maîtrise de cette jouissance. Voyez, tout ça est vidé, c’est une autre façon d’échapper à la castration, n’est-ce pas ?

Fabienne Espaignol : Mais par rapport à ça, par rapport  à la question de l’insondable décision, j’ai cru comprendre, quand vous le développez conceptuellement, comment on peut originellement penser cette insondable décision d’un être qui ne renonce pas à la jouissance totale ? En même temps, dans un monde comme celui-là, où on peut imaginer que l’enfant naît dans un monde où déjà l’autre est dans un rapport de jouissance totale avec lui-même, comment est-ce qu’il attrape quelque chose qui viendrait de l'autre et qui lui permettrait, à lui, de sortir d’un rapport de jouissance totale ? C’est là où, pour moi, des fois, c’est difficile d’imaginer comment un être peut toujours prendre une décision, même celle de la psychose, c’est difficile de dire « je décide de rester purement… » En tout cas, je sais que c’est mal dit comme je le dis, mais j’ai du mal à …

L. S. : C’est un temps mythique, c’est ce qui s’est produit du moment où un sujet advient dans le discours de l’Autre, c’est une opération qui est faite par le langage lui-même. Il n’y a pas un moi qui décide. C’est un temps de construction mythique et qui est fait de l’inclusion du sujet dans le langage, il n’y a pas un moi qui va décider ça, il n’y a pas un « moi, je décide d’être névrosé ». Non, il faut le prendre comme un temps mythique dans l’avènement du sujet au monde. Nous allons traiter de cela dans le séminaire de façon encore plus détaillée, vous venez au séminaire ?

Fabienne Espaignol : Ça reste valable dans un temps où il y a beaucoup de psychoses ordinaires ?

L. S. :Absolument, absolument. C’est très difficile à comprendre, ça, si on pense qu’il y a un moi qui décide. Au moment où il y a justement cette entrée du sujet dans le langage, où, tout simplement, il y a l’avènement du sujet. Le sujet n’est pas une donnée d’avance, le sujet doit se construire aussi. Il y a un processus de causation, n’est-ce pas, qui est produit par l’aliénation signifiante d’un côté et puis par la séparation signifiante avec la perte d’objet. C’est l’aliénation-séparation. Cette causation-là a lieu justement dans ce moment mythique, il n’y a pas un moi qui décide de cela. Ce que nous travaillons là c’est, disons, l’élaboration théorique de ce phénomène, n’est-ce pas, c’est une façon d’en rendre compte. Mais il n’y a pas quelqu’un qui dit : « Ha !ha ! ha ! ha ! Je choisis la liberté, me voilà fou ! ». « Je choisis de faire des conversions, des TOC… » Non, non, non !

Fabienne Espaignol : Pourquoi parle-t-on de « décision » s’il n’y a pas de sujet à ce moment-là ?

L. S. : Il n’y a pas de sujet… c’est le moment où le sujet se constitue, c’est une position, « l’insondable décision de l’être », l’être n’est pas le sujet et le sujet n’est pas le moi. Oubliez tout ça, ce n’est pas vous qui décidez, il y a quelque chose chez vous qui décide, vous ne voyez pas d’inconvénients à ça ? (rires) Vous êtes habitée par le langage, le langage, c’est votre cancer, vous allez parler, ça situe les choses, il y a quelque chose chez vous qui décide, qui a décidé. Avant même de naître, vous aviez une place déjà désignée, vous étiez même nommée. Vous voyez, vous n’avez pas tout décidé.

Fabienne Espaignol : Non, non…, mais justement, vous pourriez dire, à ce moment-là, que l’être, c’est celui qui est d’avant la naissance ?

L. S. : Non, non, non, non. Vous avez vu aussi dans les Écrits de Lacan, quand il parle de l’avènement du sujet, qu’il faut du temps à l’être, « il faut du temps pour se faire à l’être », voilà la citation exacte. L’être et le sujet, ce n’est pas la même chose…

Denise Légaré : Vous avez parlé de « suppléance » pour le psychotique, vous avez dit qu’il organisait une forme de suppléance jusqu’à temps que la psychose se déclenche. Vous avez dit qu’il arrive un moment où le sujet rencontre quelque chose qui fait que la suppléance ne fonctionne plus et c’est là que la psychose se déclenche. Qu’est-ce qu’il rencontre et pourquoi la suppléance ne fonctionne-t-elle plus ?

L. S. : En fait, quand on parle de suppléance, dans l’enseignement de Lacan, on l’évoque à partir de la reconstruction qui s’est faite après le déclenchement de la psychose, n’est-ce pas. Et la suppléance a aussi la même structure logique, hein, c’est-à-dire qu’elle est démontrable logiquement, aussi bien que le déclenchement. Qu’est-ce qu’il fait ? C’est qu’il y a quelque chose qui ne doit pas être rencontré dans la vie pour ce sujet qui ne dispose pas de tout l’arsenal guerrier pour se défendre dans l’existence. Il y a Un – que Lacan repère, n’est-ce pas, à partir du cas de Schreber, à partir de tous les cas de psychose qu’il a vus – qui est un signifiant fondamental, qui est le seul signifiant qui permet aux autres de s’ordonner dans le monde des signifiants. C’est le seul signifiant qui ne renvoie pas à un autre signifiant, ce qui est le propre du signifiant, c’est le signifiant du Nom-du-Père. C’est le signifiant qui détermine qu’il y a un ordre symbolique. Et qui dit ordre symbolique dit qu’il a une défense juste, solide, consistante face à la jouissance ruineuse qui vient du réel, n’est-ce pas ?

Le psychotique, lors d’un évènement, qui peut être d’ordre… peu importe l’évènement, il y a un évènement et cet évènement sollicite chez lui une réponse codée, il s’agit de ça. Le psychotique cherche dans sa valise la réponse à ce code et il ne la trouve pas; il dit « il n’y a pas ». C’est le « il n’y a pas » de la réponse du psychotique à cette sollicitation qui fait que mille remaniements doivent se faire au niveau imaginaire pour suppléer à ce manque symbolique.
Alors le délire, le délire qui est déjà une tentative de guérison, c’est ce que disait Freud, n’est-ce pas, le délire comme guérison, auto-guérison. On doit supposer, disions-nous tout à l’heure, qu’avant, ou bien il n’avait pas été confronté à ce manque – et de toute façon ce qui le faisait tenir, c’était, disons, une stabilisation de fortune, parce qu’elle n’avait pas été poussée à bout. Et même, lorsque après le déclenchement, il arrive que le sujet construise son désir, il arrive qu’il puisse tenir un certain temps, mais plus tard… lorsque la conjoncture dramatique du déclenchement se répétera, il se produira la même chose.
Ce sont des stabilisations, autrement puissantes que la simple pacification qui peut être obtenue par la médication, par exemple, ce sont des choses beaucoup plus consistantes, qui peuvent tenir beaucoup plus longtemps, mais qui sont fragiles, n’est-ce pas ? Parce que parfois elles sont articulées, disons dépendantes, de la présence réelle du psychanalyste, ou de celui qui est placé à cette place-là. Eh bien quand cette personne disparaît, ou bien parce qu’il va vivre à l’étranger, ou bien parce qu’il meurt  –parce qu’il arrive que le psychanalyste meure–, eh bien toute cette « stabilisation »… entre guillemets, parce que la véritable stabilisation doit se passer de la présence réelle du partenaire qui a permis cette construction, n’est-ce pas... il faut qu’elle soit solide, autrement il arrive parfois qu’on ne parvienne pas à consolider les choses de cette façon-là et donc cela reste toujours dépendant du partenaire avec qui cela a été construit.

Eh bien, quand il lui arrive quelque chose, à ce partenaire, il y a toujours un risque de rechute. Et c’est pour cela qu’on distingue, dans le traitement même du psychotique, ce qui est « stabilisation » de ce qui est « pacification ». On peut pacifier la jouissance… avec des produits chimiques, avec la camisole de force… mais stabiliser, c’est autre chose, c’est permettre au sujet lui-même une construction telle qu’il rétablit les liens rompus avec la réalité. C’est ce que dit Freud dans le texte Névrose et psychose4, quand le sujet va dans le magasin d’accessoires, une sorte de grenier, il y prend ce qu’il lui faut, il va et prend ce qui lui est nécessaire, justement pour continuer à garder un semblant de réalité, à ne pas la remplacer toute, à faire un peu comme le névrosé.

Jean-Émile Verdier : J’ai pas une question, mais peut-être…

L. S. Superbe, un apport

J-L. B. …oui, un apport; vous avez commencé par poser ce que vous avez nommé « la psychanalyse pure », de laquelle est issu le psychanalyste, lequel psychanalyste rencontre, fait une rencontre, celle d’un sujet, qui l’oblige à reconsidérer ce qui l’a formé, cette psychanalyse pure dont il est issu. Vous arrivez à poser la psychose, à la définir en posant ce que vous avez appelé le moment de subjectivation, c’est-à-dire le moment où un sujet devient sujet, où ça se subjective, surtout depuis ce que la théorie arrive à dire à partir de la structure de la névrose. Il semble alors que cette rencontre que le psychanalyste fait avec le psychotique interroge ce moment-là, ce moment de subjectivation. Il semble que le psychanalyste arrive là à un écueil où, d’après ce que j’ai entendu, le psychanalyste ne semble pouvoir saisir, ou continuer à théoriser, qu’à partir du moment où il y a du sujet.
Mais ma remarque, c’est : est-ce que le psychotique, cet être humain, un petit peu comme à la naissance de la psychanalyse l’hystérique arrive et interroge la position scientifique du thérapeute, et à ce moment-là Freud décide de ne plus occuper la position de la toute-puissante science et décide d’écouter, écoute la parole d’hystérique… Est-ce qu’on n’arrive pas à ce moment un peu identique, mais le psychotique interrogeant le psychanalyste sur ce moment où du sujet arrive ? Nous avons revisité la théorie avec les concepts de sujet, d’Autre, de parole. Mais n’y a-t-il pas là, de la part du psychanalyste, une résistance à interroger justement ce moment de subjectivation du sujet psychotique ? Qu’est-ce qui fait qu’il y a du sujet ? Qu’est-ce qui fait qu’un humain devient humain ? Donc ce n’est pas tant une question qu’une interrogation qui m’arrive à l’écoute de votre conférence.

L. S. : Si j’ai évoqué la psychanalyse pure d’un côté, c’était pour bien préciser qu’en aucun cas c’est la psychanalyse qui s’offre à la rencontre du psychotique, que la seule psychanalyse possible pour rencontrer un psychotique, c’est la psychanalyse appliquée à la thérapeutique. C’est-à-dire qu’il fallait que je dégage le terrain qui permettrait de donner raison d’une rencontre possible du psychotique avec la psychanalyse, alors que Freud – et la psychanalyse en général – a dit justement que la psychanalyse était contre-indiquée chez un sujet psychotique. Donc il a fallu déblayer le terrain, situer qui étaient les partenaires en jeu dans l’affaire. Donc un psychanalyste formé dans la psychanalyse pure, mais qui n’allait pas faire de la psychanalyse pure avec le sujet psychotique.
Il y a sujet dans la psychose. C’est, comme vous l’avez dit, une question tout à fait personnelle, l’interrogation que vous faites à partir de choses, de points de repères que vous avez entendus… Mais le psychotique, il me semble… c’est ce que j’ai pigé jusque-là, le psychotique démontre que la psychanalyse qui se pare des oripeaux du père est vouée à l’échec, ce n’est pas de la psychanalyse, c’est de la psychothérapie, c’est-à-dire que ça se fait au nom du père, au nom du maître, c’est réadaptatif, ça ne respecte pas la liberté qu’il a choisie, lui.
Je pense que c’est cette limite-là, ce danger qu’il signale, cette imposture aussi. Un psychanalyste doit être aussi libre et rigoureux que l’autre. Et un psychanalyste qui n’a que faire de la fonction du père, qui a situé la place où il est sollicité par le sujet psychotique, qui a repéré les lieux qu’il peut dégager et laisser vacants pour que lui-même puisse construire ce qu’il a à construire, fait preuve d’une souplesse, disons d’une humilité qui est celle qui consiste à se laisser enseigner par le psychotique. C’est ce qu’ont toujours fait les psychanalystes qui s’occupaient des psychotiques, c’est-à-dire se laisser enseigner, se laisser conduire dans des chemins qui ne sont pas tout à fait assez bien repérés, assez bien repérables, n’est-ce pas, pour la chose psychanalytique qui est à inventer. Il y a des limites dans l’application thérapeutique même, parce qu’il faut non seulement que… Comment quelque chose comme cela peut-il se faire alors que nous savons très bien que le psychotique ne demande rien, qu’est-ce qu’il vient faire, alors que nous ne vivons que grâce à la demande de l’autre ? Il est curieux, quand même, que celui qui ne demande rien vienne nous voir, nous, qui n’avons rien à demander non plus. Donc, deux non-demandeurs, l’un par formation, s’il l’a achevée, n’est-ce pas, et l’autre par structure, par liberté, pour qu’ils se retrouvent; qu’est-ce qu’ils vont faire ensemble ? L’analyste n’est pas maître du jeu, c’est l’autre, il faut l’entendre, il faut voir ce qu’il veut, au cas par cas.

Ce que nous avons évoqué aujourd’hui, ce sont des lignes d’orientation générale. Il y a des gens qui viennent vous voir et disent « je voulais voir si vous étiez là ». Ils ne veulent rien d’autre, comme l’arbre de Socrate, ils le touchent, ça suffit. D’autres téléphonent, une fois par jour : il suffit de vous entendre et constater que vous êtes là, que vous n’êtes pas disparus, que vous n’êtes pas morts, que vous n’êtes pas partis, que vous êtes toujours là, une présence; parfois il s’agit de ça, et ça ne va pas plus loin, mais ça, c’est sans prix pour un tel sujet. Connaît-on quelqu’un d’autre qui puisse le faire qu’un psychanalyste ?

Fabienne Espaignol : Mais il y a des gens de la vie ordinaire qui savent faire ça… Il y a des psychotiques qui ne vont pas…

L. S. Je vous parle des psychotiques qui vont chez l’analyste.

Fabienne Espaignol : Pourquoi dites-vous qu’il n’y a que les psychanalystes qui peuvent faire ça ?

L. S. Qui seuls peuvent se satisfaire, qui peuvent s’offrir pour seulement être appelés au téléphone et donner la voix. « Bonjour », « Voilà, je n’ai rien à dire », « Vous allez bien, vous allez bien docteur ? Je me suis inquiété », et c’est tout ! Il y a d’autre chose, n’est-ce pas, mais ça, c’est la chose caricaturale, extrême. Parfois c’est extrêmement minime et c’est toujours surprenant. On devient un signifiant vivant, rien d'autre qu’une présence, qui, justement, est là à la place d’une absence, et que nous devons incarner puisque nous sommes sollicités. Bien sûr, il y a des rencontres qui ont cette fonction parfois, mais nous connaissons les limites aussi.

Fabienne Espaignol : Justement, dans la psychose ordinaire je pense qu’il y a un certain nombre de gens qui fonctionnent comme ça, ils trouvent un autre.

L. S. Oui, le problème, c’est quand ils arrivent à ce qui est attendu d’un psychanalyste et qu’ils pensent faire ça chez un voisin, c’est ça qui pose question.

Anne Béraud : Dernière question de Pierre…

Pierre Lafrenière : Moi je voudrais savoir : est-ce qu’il y a des psychotiques qui viennent voir le psychanalyste pour demander une analyse ?

L. S. Oui, bien sûr, très souvent même.

Pierre Lafrenière : Quel est le statut de cette demande ?

L. S. Il faut les éconduire (rires dans la salle). Vous imaginez, si vous formez des analystes psychotiques ! (rires) Non, bien sûr qu’ils veulent faire une psychanalyse. Le problème, c’est que l’envie peut revenir au bout d’un certain nombre d’années, et ça vous surprend. Qu’est-ce que vous faites dans ce cas-là ? On l’a dit, n’est-ce pas, irréalisation à l’infini : « Bien sûr, mon cher, c’est tout à fait possible, bien entendu, mais en voilà une idée, eh bien il faudrait y travailler ». Les entretiens préliminaires sont là justement pour peser la demande, savoir. La demande d’analyse, c’est une demande de rien, en fait, c’est une demande d’aucun objet en particulier, parce que c’est celle qui doit pousser, justement, pour dégager le désir en jeu. Quand vous voyez que la structure est psychotique, vous calmez un peu le jeu; c’est pas nécessaire, « peut-être que vous pourriez faire autre chose », pas nécessaire qu'il devienne psychanalyste. Généralement, c’est pour la bonne cause, n'est-ce pas, c’est pour pouvoir apporter à la psychanalyse les concepts qui manquent, etc., etc., mais peut-être que la psychanalyse peut encore se passer de ces concepts qui manquent, hein, tranquille, tranquille, c'est très intéressant mais, pas tout de suite, hein, oui. C’est la clé, n’est-ce pas, aucune réalisation concrète ! Ils viennent d’un échec quand ils viennent vous voir, ils viennent parce qu’il y a eu un échec et vous savez très bien que quand ils se retrouvera dans la même situation, il va péter les plombs ! Alors qu’est-ce que vous faites ? Vous faites ce qu’il vous demande, lui servir même votre présence réelle a une valeur de symbolique pour lui, justement pour freiner ce qui vient de l’extérieur qui serait annoncé comme de l’ordre de l’injonction. Il faut qu’il soit psychanalyste parce que la psychanalyse va mal, parce que la psychanalyse respire mal ou peu importe, donc lui, il va la mettre en ordre ! « Mon cher !

– Avec votre aide docteur bien sûr, avec votre aide !
– Oui, oui on va voir tout ça (rires), bien entendu » (rires).
C’est ça, montrer qu’il y a un lieu où quelque chose est possible, quelque chose est possible… Et en même temps, empêcher la réalisation d’une œuvre si grandiose, vous vous rendez compte, le monde s’en retournerait.

Pierre Lafrenière : Ma question portait davantage sur le statut de cette demande.

L. S. : En quoi il répond à cette demande, est-ce qu’elle est délirante ? Elle n'est pas délirante, primo; et ensuite, il demande un objet :
« Et pourquoi voulez-vous, hein, devenir psychanalyste ?
– Je veux faire une analyse pour devenir psychanalyste.

– C’est pas l’université, vous voulez un diplôme, allez à l’université ».
Qui est-ce qui prédit, qu’est-ce qui préjuge qu’un tel sujet qui va voir un psychanalyste va devenir psychanalyste, franchement, qu’est-ce qui préjuge qu’un sujet qui va voir un analyste fait une analyse même s’il le voit tous les jours, même s’il le voit depuis vingt ans ? Vous savez qu'il n’y a pas de contre-indications à rencontrer un psychanalyste, mais de là à faire ce qu’on a appelé la cure, une véritable expérience psychanalytique, c'est une autre affaire. De même, l’École de Lacan a inventé un procédé, un dispositif, qui, justement, est fait pour vérifier qu’il y a eu psychanalyse, c’est ce qu’on appelle « la passe ».

Pierre Lafrenière : On est plusieurs personnes ici qui travaillons comme intervenants en santé mentale dans différents programmes, etc. et l’affirmation qui est la suivante, de dire que le psychotique n’a pas de demande, est lourde de conséquence parce qu’évidemment, lorsque nous les rencontrons, ils ont quand même un certain nombre, de demandes, soit de constituer un certain nombre de repères sociaux, ils attendent des soins, ils vont demander… Vous voyez un peu, donc lorsqu’on dit que le psychotique n’a pas de demande, si dans mon bureau lorsque je le rencontre il me formule un certain nombre d’attentes…

L. S. Non, non, non ! Évidemment, il faut bien sûr resituer les choses, n’est-ce pas, dans les registres, et la distinction que fait Lacan entre besoin, demande et désir. Le psychotique demande des choses qui lui sont vitales et d’autres réduisent toute demande à la chose utile, et il est hors de question qu’il s’occupe de quelque chose qui sortirait de ce système utilitariste, n’est-ce pas ? Non, pour la psychanalyse, il faut autre chose, il faut le désir. La demande pourquoi ? Parce que le désir pousse au-delà ou en deçà de la demande, c’est pour cela qu’il faut la laisser se dérouler dans les entretiens préliminaires. Mais en fait, on ne s’arrête jamais de demander, et dans ce sens-là, le psychotique, que fait-il ? Il fait aussi une demande, mais ce sont des semblants de demande. La demande, au fond, est demande d’amour; quand on parle, on demande. Si on retient cette définition « quand on parle on demande », eh bien le psychotique demande, puisqu’il parle; à qui s’adresse t-il ? La question est là.

Anne Béraud : On va s’arrêter là, la question qui reste en suspens, je sais que vous serez là demain, vous pourrez la poser.

L. S. : Vous ne me lâcherez pas, hein ! (rires)
(Applaudissements)

  • 1. R. Portillo, Actes de la 5e rencontre du Pont Freudien, L’inconscient et ses formations , octobre 1999.
  • 2. Jacques Lacan, Écrits, Éditions du Seuil, 1966, p. 542.
  • 3. Revue de la Cause Freudienne no : 43, 1999, diffusion Navarin Seuil.
  • 4. S.Freud, « Névrose et psychose » in Névrose, psychose et perversion, 1924.